Cet article examine la question de l’ordre, qui est centrale dans la philosophie de l’Encyclopédie de Dideroit et d’Alembert. Pour les éditeurs et les collaborateurs, l’Encyclopédie n’est pas un simple dictionnaire, comparable aux lexiques de l’époque, mais elle est un ouvrage unique et bien plus important que tous les autres: un ouvrage qui devait être à la fois un dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers et une encyclopédie. Et « le mot encyclopédie – expliquait Diderot - - signifie enchaînement des sciences ». Ainsi, dans sa portée critique, dans ses ambitions à la totalité et dans son projet d’immanence, l’Encyclopédie constitue la prise en charge du système universel des connaissances, de leurs histoires, de leurs corps, de leurs rapports organiques, mais aussi dans leurs interrogations encore ouvertes, sans en oublier pourtant les vides. Dès le début, l’enjeu se décide alors par des figures d’ordre, entre projet, exécution et bilan. Dès le début, les figures de l’ordre encyclopédique sont proposées par Diderot dans leur signification complexe et leurs combinaisons problématiques : les chaînes et les arbres. Métaphores anciennes et traditionnelles de la lisibilité du monde et de l’exercice de la morale, ces images énoncent et déclarent dès le Prospectus le projet de l’Encyclopédie tout entière. Par leur logique, ces figures définissent la trame de liaisons notionnelles connues et en inspirent d’autres réalisables ; par leur structure, elles fournissent les clefs d’abréviation et de simplification du savoir acquis et suggèrent les pistes des découvertes futures qu’elles contractent et réduisent dans leurs architectures d’ordre ; par leur morphologie enfin, elles dessinent une généalogie et une hiérarchie des sciences fondées sur les facultés humaines, qu’elles proposent sous la forme d’un système ouvert de liens effectifs entre les savoirs, capable d’associer la lisibilité actuelle de l’état acquis avec les perspectives futures d’un travail à compléter. Mais la multiplication et la complication des métaphores de l’ordre, les amendements qu’elles exigent – la mappemonde, « le vaste Océan » - avec leur polysémie accentuée et leur herméneutique différente sinon opposée, leur fonction de synthèse, leurs corrections réciproques et leurs ajustements mutuels trahissent aussi l’inquiétude que Diderot et d’Alembert, auteurs des préfaces et architectes de l’œuvre tout entière, ressentirent face à l’instabilité et à la fragilité des schémas d’agrégation et de connexion. Mais encore: les dialectiques internes de ces figures, leurs métamorphoses, leurs renvois indirects et leurs chiasmes réciproques, leurs absences parfois comme leurs intégrations à d’autres peuvent offrir des instruments conceptuels utiles pour lire dans l’histoire le débat épistémologique des éditeurs de l’Encyclopédie comme une méditation continuelle, pensive et alertée sur les possibilités et les limites de l’encyclopédie même en tant que système d’organisation articulée du savoir.

Figures du savoir et images de la nature. L'Encyclopédie et la question de l'ordre

SPALLANZANI, MARIAFRANCA
2011

Abstract

Cet article examine la question de l’ordre, qui est centrale dans la philosophie de l’Encyclopédie de Dideroit et d’Alembert. Pour les éditeurs et les collaborateurs, l’Encyclopédie n’est pas un simple dictionnaire, comparable aux lexiques de l’époque, mais elle est un ouvrage unique et bien plus important que tous les autres: un ouvrage qui devait être à la fois un dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers et une encyclopédie. Et « le mot encyclopédie – expliquait Diderot - - signifie enchaînement des sciences ». Ainsi, dans sa portée critique, dans ses ambitions à la totalité et dans son projet d’immanence, l’Encyclopédie constitue la prise en charge du système universel des connaissances, de leurs histoires, de leurs corps, de leurs rapports organiques, mais aussi dans leurs interrogations encore ouvertes, sans en oublier pourtant les vides. Dès le début, l’enjeu se décide alors par des figures d’ordre, entre projet, exécution et bilan. Dès le début, les figures de l’ordre encyclopédique sont proposées par Diderot dans leur signification complexe et leurs combinaisons problématiques : les chaînes et les arbres. Métaphores anciennes et traditionnelles de la lisibilité du monde et de l’exercice de la morale, ces images énoncent et déclarent dès le Prospectus le projet de l’Encyclopédie tout entière. Par leur logique, ces figures définissent la trame de liaisons notionnelles connues et en inspirent d’autres réalisables ; par leur structure, elles fournissent les clefs d’abréviation et de simplification du savoir acquis et suggèrent les pistes des découvertes futures qu’elles contractent et réduisent dans leurs architectures d’ordre ; par leur morphologie enfin, elles dessinent une généalogie et une hiérarchie des sciences fondées sur les facultés humaines, qu’elles proposent sous la forme d’un système ouvert de liens effectifs entre les savoirs, capable d’associer la lisibilité actuelle de l’état acquis avec les perspectives futures d’un travail à compléter. Mais la multiplication et la complication des métaphores de l’ordre, les amendements qu’elles exigent – la mappemonde, « le vaste Océan » - avec leur polysémie accentuée et leur herméneutique différente sinon opposée, leur fonction de synthèse, leurs corrections réciproques et leurs ajustements mutuels trahissent aussi l’inquiétude que Diderot et d’Alembert, auteurs des préfaces et architectes de l’œuvre tout entière, ressentirent face à l’instabilité et à la fragilité des schémas d’agrégation et de connexion. Mais encore: les dialectiques internes de ces figures, leurs métamorphoses, leurs renvois indirects et leurs chiasmes réciproques, leurs absences parfois comme leurs intégrations à d’autres peuvent offrir des instruments conceptuels utiles pour lire dans l’histoire le débat épistémologique des éditeurs de l’Encyclopédie comme une méditation continuelle, pensive et alertée sur les possibilités et les limites de l’encyclopédie même en tant que système d’organisation articulée du savoir.
Les Lumières et l'idée de nature
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M. Spallanzani
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