La statue emprisonnée. Là haut à Masarolis dans cette enclave slave aux confins des terres latines du Frioul, à quelques petits pas du parvis de l’église, il est une traditionnelle fontaine de village d’où coulent les abondantes eaux fraîches de la montagne. Au centre de son limpide bassin géométrique, s’élève un solide pilier carré au sommet duquel trône un lion en cage. Allongé dans son enclos de fer, ce paisible lion de pierre reclus étonne. Ciselée de main d’artiste, son immobile majesté sauvage enfermée dans une cage simple d’artisan surprend, appelle même au gai sourire. Car c’est bien cette cage métallique et sans particulière façon d’esthète qui rend l’œuvre remarquable en insufflant une vie insoupçonnée à cette somme toute banale figuration animale en ces terres parsemées de félins ailés et libres de Venise. Cette cage d’apparence gratuite, gênante même à l’œil en quête du lion qu’elle défigure un peu, séduit, stupéfait et interpelle. C’est elle qui signifie de manière cryptique l’emprise de l’homme sur son entourage et inscrit dans l’œuvre une polysémie sans fin qui dépasse là l’historique signification sociale donnée à cette statue emprisonnée par volonté de la communauté villageoise d’antan. La statue symbolise sous forme de rébus sculpté un événement social effectif qui fut longtemps source de disputes et d’active revendication populaire. Elle narre une turbulente histoire d’eau, d’une soif vaincue par la collectivité qui, enfin triomphante, est parvenue à canaliser cette bête humaine que le beau lion allégorise. Elle n’est dès lors pas là pour simplement embellir une place avec une bête exotique, ou pour ici singer une inaccessible Venise, mais bien pour remémorer aux esprits du village un passé litigieux, pour dresser le mémorial d’un conflit communautaire pour le profit de tous résolu avec bonheur et bonne humeur. A Masarolis on se désaltère désormais en paix. Elle dévoile en cela une portion de la vie pratique de la communauté locale. C’est l’histoire sociale conflictuelle de la naissance de cette fontaine que la statue sublime ici. A mode de rébus burlesque le lion en cage exprime visuellement, à jamais pétrifié, ce que la communauté d’alors pensait de cet intraitable monsieur Léon qui empêchait aux animaux domestiques d’autrui de venir s’abreuver à l’eau commune en passant sur ses terrains. Ce fier Léon, ironie du sort, est maintenant incarcéré à jamais et résigné à assister du haut de sa superbe impuissance à l’incessant va-et-vient des hommes et des animaux moqueurs qui vont désormais sans crainte puiser là leur eau de vie quotidienne. Cette cage sans conteste appartient, sans le vouloir ni le savoir, à l’avant-garde artistique. Faite d’indéfinissable réalisme fantastique, de surréalisme tribal mâtiné d’un animisme païen qui se heurte à l’église qui lui fait immédiatement face, elle annonce un art démiurge qui ne « copie » pas le réel mais l’enfante ni plus ni moins tel qu’il est en nature. Cette surprise artistique est d’autant plus forte qu’inattendue pour l’époque et le lieu. Un tel précoce épisode de modernisme artistique, riche de poésie et de non dit, venu dans cet endroit si isolé et si sédentaire trouble. Masarolis pendant des siècles et jusqu’il y a 60 ans n’était en effet accessible qu’à pied après deux longues heures de marches par des sentiers tortueux. Il est pour le moins étonnant que dans un pareil isolement en 1895 par ce monument la petite Masarolis ait anticipé ce que d’entiers mouvements artistiques développeront, ailleurs et plus tard. Ces barreaux inopinés pour une statue se prêtent ainsi à d’autres lectures plus générales et plus « déterritorialisées », car l’œuvre est résolument originale et ouverte sur l’imaginaire universel grâce à cette clôture sociétaire, ou malgré elle, qui l’entoure. Car c’est bien, à notre connaissance, la première statue captive de l’histoire que l’on a sous les yeux. Par un étrange effet de réalité projeté par la cage réel...

La statue emprisonnée

SCAMPA, PAOLO
2007

Abstract

La statue emprisonnée. Là haut à Masarolis dans cette enclave slave aux confins des terres latines du Frioul, à quelques petits pas du parvis de l’église, il est une traditionnelle fontaine de village d’où coulent les abondantes eaux fraîches de la montagne. Au centre de son limpide bassin géométrique, s’élève un solide pilier carré au sommet duquel trône un lion en cage. Allongé dans son enclos de fer, ce paisible lion de pierre reclus étonne. Ciselée de main d’artiste, son immobile majesté sauvage enfermée dans une cage simple d’artisan surprend, appelle même au gai sourire. Car c’est bien cette cage métallique et sans particulière façon d’esthète qui rend l’œuvre remarquable en insufflant une vie insoupçonnée à cette somme toute banale figuration animale en ces terres parsemées de félins ailés et libres de Venise. Cette cage d’apparence gratuite, gênante même à l’œil en quête du lion qu’elle défigure un peu, séduit, stupéfait et interpelle. C’est elle qui signifie de manière cryptique l’emprise de l’homme sur son entourage et inscrit dans l’œuvre une polysémie sans fin qui dépasse là l’historique signification sociale donnée à cette statue emprisonnée par volonté de la communauté villageoise d’antan. La statue symbolise sous forme de rébus sculpté un événement social effectif qui fut longtemps source de disputes et d’active revendication populaire. Elle narre une turbulente histoire d’eau, d’une soif vaincue par la collectivité qui, enfin triomphante, est parvenue à canaliser cette bête humaine que le beau lion allégorise. Elle n’est dès lors pas là pour simplement embellir une place avec une bête exotique, ou pour ici singer une inaccessible Venise, mais bien pour remémorer aux esprits du village un passé litigieux, pour dresser le mémorial d’un conflit communautaire pour le profit de tous résolu avec bonheur et bonne humeur. A Masarolis on se désaltère désormais en paix. Elle dévoile en cela une portion de la vie pratique de la communauté locale. C’est l’histoire sociale conflictuelle de la naissance de cette fontaine que la statue sublime ici. A mode de rébus burlesque le lion en cage exprime visuellement, à jamais pétrifié, ce que la communauté d’alors pensait de cet intraitable monsieur Léon qui empêchait aux animaux domestiques d’autrui de venir s’abreuver à l’eau commune en passant sur ses terrains. Ce fier Léon, ironie du sort, est maintenant incarcéré à jamais et résigné à assister du haut de sa superbe impuissance à l’incessant va-et-vient des hommes et des animaux moqueurs qui vont désormais sans crainte puiser là leur eau de vie quotidienne. Cette cage sans conteste appartient, sans le vouloir ni le savoir, à l’avant-garde artistique. Faite d’indéfinissable réalisme fantastique, de surréalisme tribal mâtiné d’un animisme païen qui se heurte à l’église qui lui fait immédiatement face, elle annonce un art démiurge qui ne « copie » pas le réel mais l’enfante ni plus ni moins tel qu’il est en nature. Cette surprise artistique est d’autant plus forte qu’inattendue pour l’époque et le lieu. Un tel précoce épisode de modernisme artistique, riche de poésie et de non dit, venu dans cet endroit si isolé et si sédentaire trouble. Masarolis pendant des siècles et jusqu’il y a 60 ans n’était en effet accessible qu’à pied après deux longues heures de marches par des sentiers tortueux. Il est pour le moins étonnant que dans un pareil isolement en 1895 par ce monument la petite Masarolis ait anticipé ce que d’entiers mouvements artistiques développeront, ailleurs et plus tard. Ces barreaux inopinés pour une statue se prêtent ainsi à d’autres lectures plus générales et plus « déterritorialisées », car l’œuvre est résolument originale et ouverte sur l’imaginaire universel grâce à cette clôture sociétaire, ou malgré elle, qui l’entoure. Car c’est bien, à notre connaissance, la première statue captive de l’histoire que l’on a sous les yeux. Par un étrange effet de réalité projeté par la cage réel...
Il leone in gabbia. Immagini e ragionamenti sopra una vallata di montagna sul confine.
31; 104
41; 105
P.Scampa
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Utilizza questo identificativo per citare o creare un link a questo documento: https://hdl.handle.net/11585/49399
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